Sepp BLATTER vient de piétiner une règle édictée par la FIFA qu'il dirige: celle qui consiste à donner la priorité aux sélections nationales sur les clubs, pour les matchs prévus au calendrier international, comme c'était le cas le week-end dernier pour les matchs qualificatifs pour la CAN 2008.
Alors que les internationaux maliens Mahamadou DIARRA et Frédéric KANOUTE qui jouent en Espagne (respectivement pour le Real Madrid et FC Séville) se trouvaient dans leur pays pour jouer un match capital contre la Sierra Leone, la FIFA leur a ordonné de rentrer en Espagne disputer la dernière journée du championnat espagnol jouée hier dimanche 18 juin. C'est BLATTER en personne qui a sommé le président de la Fédération Malienne de Football, le légendaire Salif KEITA de les renvoyer immédiatement en Espagne.
DIARRA a réagi violemment et tiré à boulets rouges sur la FIFA, dont il a jugé la décision "scandaleuse". Dans une interview à "L'Equipe", il a estimé que ces messieurs de la FIFA "ont montré peu de respect pour le football africain, et pour les Africains en général." Il a fort justement rappelé que les équipes nationales sont censées avoir la prééminence sur les clubs, en soulignant avec ironie que la FIFA semble avoir changé ses propres règles 72 avant un match. Plus grave, a-t-il ajouté, "KANOUTE et moi sommes maintenant dans une position difficile car le peuple au Mali pense que c'est nous qui avons trouvé un prétexte pour ne pas jouer pour notre pays."
La réaction de la FIFA à ces attaques a été plutôt embarrassée, telle qu'elle transparaît à travers les propos de Jérôme CHAMPAGNE, délégué de la FIFA. En effet il a déclaré à BBC Sport que son organisme défend les fédérations sans tenir compte de leur taille, de leur continent ou de leur rang, tout en ajoutant qu'ils doivent aussi intervenir quand ils considèrent que le bon sens devrait jouer en faveur des clubs. L'embarras est franchement perceptible dans la suite de ses propos: "C'est nous qui sommes en train d'amener la Coupe du Monde en Afrique, et nous conduisons toutes sortes de projets au bénéfice du continent, y compris à Bamako." Il a ensuite tenté maladroitement de rejeter indirectement la responsabilité de la situation sur la CAF, dont la progrommation du calendrier des matchs de la CAF n'aurait pas été remise à temps à la FIFA pour lui permettre l'établissement de son calendrier international coordonné. La FIFA a d'ailleurs explicitement admis jeudi 14 juin que les clubs espagnols avaient la priorité, puisque, selon elle, le calendrier du championnat espagnol avait été arrêté avant que les matchs de la CAN ne soient programmés. Le porte-parole de la FIFA, Andreas HERREN, a été encore plus clair: "Les demandes pour les matchs de la CAN de ce week-end (il s'agit du week-end du 15 au 17 juin) avaient été soumises par la CAF à la FIFA après que les matchs du championnat espagnol eurent été déjà fixés. Selon les règles de la FIFA, cela signifie que les joueurs ne sont pas soumis à une libération obligatoire" pour jouer pour leur pays."
Mais, comme le rappelle Gérard DREYFUS de RFI, le problème est que "lors du comité exécutif des 22/23 mars de l'année en cours, les représentants de la CAF confirment les dernières dates retenues pour les journées éliminatoires de la CAN, et notamment le week-end des 15, 16 et 17 juin. Assistent notamment à ce comité exécutif, outre le président de la FIFA, ceux de la CAF et de l'UEFA ainsi que le président de la fédération espagnole, en sa qualité de vice-président de la FIFA. Ce dernier ne dit mot. Qui ne dit mot consent. Le 7 mai dernier, par courrier la FIFA rappelle que les dates des 15, 16 et 17 juin sont réservées pour les éliminatoires de la CAN."
D'où vient alors, s'étonne Gérard DREYFUS, que la FIFA adresse à Salif KEITA une lettre dans laquelle elle écrit: "La solidarité à l'égard des sélections nationales en général, et des fédérations africaines en particulier que la FIFA défend énergiquement et inlassablement, n'exclut pas que la solidarité puisse aussi s'exprimer en direction des clubs et de joueurs qui jouent le titre d'une compétition majeure. En effet cette date "internatonale" a été ajoutée bien après que le calendrier du championnat espagnol n'ait été établi et ne peut donc avoir le même caractère "obligatoire" que les autres dates du calendrier international." Et G. DREYFUS de s'interroger: "Question que signifie l'utilisation à deux reprises du terme "solidarité"? Il s'agit d'un match officiel avec enjeu. Question: le calendrier du championnat d'Espagne 2006-2007 a-t-il été élaboré avant le mois de février 2006 alors que généralement il ne l'est qu'une fois les promus de division inférieure et les règles connus? Question: la conquête du titre espagnol est-elle plus importante qu'un match, probablement décisif, de qualification à la CAN?"
Le chroniqueur sportif de RFI a parfaitement raison de rapppeler que "quelques-uns des plus grands footballeurs européens sont des Africains. Ils méritent le même respect que leurs pairs européens. Et plus encore leurs équipes nationales qui doivent consentir d'énormes sacrifices financiers pour réunir leurs joueurs éparpillés dans toute l'Europe méritent un peu plus de reconnaissance. Et qu'au moins les règles soient respectées."
Une chose est sûre: avec cette affaire BLATTER vient de créer un inquiétant précédent. Le week-end dernier, il a essayé maladroitement de se rattraper en avouant qu'il avait probablement commis une erreur dans cette affaire, sans pour autant aller jusqu'au bout en demandant à la Fédération espagnole de remettre immédiatement DIARRA et KANOUTE à la disposition de leur pays pour le match de ce week-end...
Samuel MBAJUM
(Source: BBC Sport, et Gérard DREYFUS, RFI)
18/06/2007 |